La Planète des Songes

Riche, riche, riche et con à la fois.

Ce texte est ma deuxième proposition pour le défi « Le club des millionnaires » proposé sur Scribay. Ce texte est sans doute plus cynique et utilise un vocabulaire argotique voire grossier. Vous voilà prévenu(e)s.

Après avoir décrit le coté un peu « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », j’explore, à travers un personnage, l’aspect égoïste, macho et con de mon gagnant au loto. 

source https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/6f/Euroscheine_01.jpg

Source https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/6f/Euroscheine_01.jpg

Voici la coupe de champagne la plus mémorable de toute ma vie. Et la plus excitante !

Tout ça à cause de six numéros, six putains de numéros !

Aujourd’hui est le premier jour de ma nouvelle vie. JE SUIS RICHE ! Incroyable ! Délirant !

Je revois le visage éberlué de l’employée de banque quand je lui ai remis mon chèque. Désopilant !

Même le montant du chèque est un invraisemblable pied de nez aux statistiques. Cent vingt-trois millions quatre cent cinquante-six mille sept cent quatre-vingt-neuf euros et quatre-vingt-dix-neuf cents. Attendez, c’est plus visible en chiffre, mais je n’ai pu résister à l’envie de l’écrire en toutes lettres. 123 456 789,99 €. On dirait presque un prix Leclerc, vous ne trouvez pas ?

Bien sûr, l’employée s’est éclipsée pour aller chercher le directeur qui m’a immédiatement reçu. L’enfoiré ! Il était tout sourire, tout affable. Il avait définitivement oublié la mine austère et le regard sévère qu’il arborait la dernière fois qu’il m’a reçu pour un dépassement de découvert. Le salaud ! Le sale enculé ! Regarde-le bien ce chèque Ducon, car il ne restera pas longtemps dans ton agence. Aussitôt crédité, aussitôt évaporé. Changement de banque ! Et zou ! Bien fait pour ta sale gueule. Vive les banques en ligne !

Soudain, je pense à ma femme. Mon ex ! Putain, que je suis content d’avoir divorcé l’année dernière ! Elle n’aura rien, pas une miette, pas un centime ; rien, nada, que dalle ! Quelle joie ! Quel plaisir de l’imaginer se consumer de jalousie et de haine, de maudire l’injustice d’un monde cruel ! Comme si le monde avait été conçu pour des bisounours ! Oui, le monde est cruel, et soudain je me sens dix mille fois plus égoïste qu’avant.

Les associations caritatives, les ONG, les petites sœurs des pauvres, et toute la smala du charity business ; ils n’auront pas une miette, pas un centime.

Je garderai tout cet argent pour moi, pour moi tout seul. J’ai pas d’enfant, alors ! Quant aux amis, qu’ils aillent au diable. Ils n’avaient qu’à répondre présent quand mon ex m’a foutu dehors. Puisqu’ils se sont défilés, ils n’auront rien non plus. En fait, je m’aperçois que je les hais. Salauds d’hypocrites ! C’est quand on va mal qu’on a besoin d’amis. Maintenant je n’en ai plus besoin. Et si jamais j’en avais besoin, j’en achèterais. Ce sera facile, avec tout ce pognon.

Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai une journée chargée aujourd’hui, une journée de shopping, ou de magasinage, comme disent nos amis québécois. Qu’ils sont cons ceux-là aussi ! Comme si l’action d’entreposer des marchandises avait un quelconque rapport avec le plaisir dément de faire chauffer sa carte Platinum.

D’abord, la voiture. J’en ai marre de ma vieille trapadelle. Fallait-il que je sois bête pour acheter une voiture portant le nom d’un explosif et d’un peintre fondateur du cubisme. En effet, on dirait bien un cube sur l’avant duquel un éléphant se serait assis. Quant au C4, c’est juste un moyen pour se faire arrêter par la police, en ces temps où tout le monde est suspecté d’être un dangereux terroriste. Désolé du pléonasme, mais il n’est pas de moi. Je ne fais que le relever, partout dans la presse. Comme si un terroriste pouvait être autre chose que dangereux. S’il n’est pas dangereux, il n’inspire pas la terreur et il perd donc le droit de s’enorgueillir de cette terrifiante appellation. C’est juste un benêt qui se prend pour un soldat. Mais à la solde de qui est-il ? Le sait-il ?

Bref, je m’égare. Donc direction le concessionnaire. Je n’ai pas le temps d’attendre, alors je partirai avec la plus belle voiture disponible immédiatement. Et je leur laisserai ma bombe made in Citroën. Peu importe ! Je veux me débarrasser des scories de mon passé prolétaire. Qu’est-ce que j’aimerais conduire ? Pas une sportive en tout cas ! Pas assez de place pour embarquer des nanas. Peut-être une Audi, une Mercedes, une Jaguar, une Bentley, je ne sais pas. Quelque chose de racé, pas un tank pour vieux PDG obèse. En tout cas, rien en dessous de 100 000 €, ni avec plus de 10 000 km.

Ensuite, j’irai acheter quelques fringues. Pas de costume, c’est moche, et c’est terne. Non, j’irai me choisir des fringues cool et à la mode, dans le genre gentleman-farmer. Je sais, c’est has been, mais je m’en fous. Je ne suis pas un citadin. Des bottes ! Je vais me payer de superbes bottes. Et puis des chapeaux. J’adore les chapeaux. Ça m’évite d’avoir la grosse tête. Des blousons de cuir, quelques jeans, et des tee-shirts. Disons, pour 15 000 € pour commencer.

Ah, j’ai failli oublier. Les pompes. Avec la montre, c’est super important  pour draguer. Dommage j’aime pas porter de montre. Je déteste ça, en fait. Mais il paraît qu’il faut savoir souffrir pour trouver la belle. Alors, disons une paire de chaussures par jour de la semaine. Non, deux ! Une cool, et une habillée pour les soirées. Tiens, j’ai envie d’imiter Nagui. Je vais m’acheter des baskets de couleur. Disons pour huit à dix mille euros. En fait j’ai aucune idée de ce que ça coûte de belles pompes mode. Mais on y mettra le prix qu’il faudra.

Bon maintenant, il me faut aller chez un bijoutier. Pas pour les bijoux, à part ceux de famille auxquels je tiens énormément, je n’aime pas les bijoux. Mais il paraît qu’une belle montre change le regard que les gens ont sur vous. Bon, j’ai pas envie non plus de me faire couper le bras par un voyou qui verrait là la bonne occase de se faire quelques milliers d’euros en quelques secondes. Je me choisirais une Rolex bas de gamme ; en or, mais dans les premiers prix.

Bon Dieu, y a rien à moins de trente mille euros. Bon, ben tant pis ! Mais à ce tarif-là, faudra pas que je traîne n’importe où. Ou alors faudra que j’embauche un garde du corps. Ou plutôt, une garde du corps.

Ensuite j’ai des rendez-vous à prendre. Contacter l’ophtalmo pour me faire opérer des yeux et ne plus porter ces saloperies de lunettes. Désormais je ne porterai plus que des lunettes de soleil chic et chères.

Après j’irai voir un chirurgien esthétique, pour faire disparaître tous mes petits défauts physiques. Je ne parle pas des rides, mais de mon nez un peu tordu, de mes lèvres moches, de mes oreilles décollées, ce genre de chose. Et puis, je l’interrogerai sur le diamètre et la longueur de mon sexe. J’aimerais bien gagner deux ou trois centimètres, dans les deux dimensions ; même s’il paraît que dix-sept, c’est pas mal. Mais pour moi, c’est pas suffisant. J’ai envie de m’en servir comme jamais auparavant. Tous les jours, ce sera la fête à popaul, avec les plus belles filles de la terre. Et le lendemain, bye bye ! J’en trouverais une autre, ou deux. Deux en même temps, ça c’est génial. Rien que d’y penser, je sens mon truc se gonfler de désir. Je sais, c’est un fantasme de macho. Et alors ? D’ailleurs, pourquoi se limiter à deux ? Il ne me reste plus que quelques années pour flamber avant l’andropause ; alors, faisons péter le champagne et les dentelles.

C’est bien beau tout ça, mais où vais-je habiter ? J’ai pas envie d’acheter. J’ai pas envie de rester planté à un endroit pour le restant de mes jours. D’abord je vais me débarrasser de toutes mes vieilleries. À part, peut-être quelques souvenirs, je vais tout revendre. Pas donner, non ; revendre, même si j’en tire pas grand-chose. J’appellerai un brocanteur, ou une salle des ventes. Ils viendront avec un camion et ils emporteront tout. Toutes mes affaires, tout mon passé. On fait table rase et on avance. Désormais, c’est je paye donc je suis. Je flambe donc j’existe, et j’emmerde les pauvres et les autres. Ce qui a de bien avec le loto, c’est que c’est exonéré d’impôts. Et dans un an, j’aurai quitté la France pour un paradis… fiscal, évidemment.

Bref, en attendant je louerai une villa meublée dans un endroit sympa, pas trop loin d’une ville étudiante, pour trouver de jolies jeunes femmes ayant besoin de financer leurs études, mais à la campagne quand même. Près de Toulouse peut-être, ou Montpellier, ou Grenoble, mais pas sur la Côte d’Azur. Ça, c’est sûr !

Et puis quand j’aurais trouvé trois ou quatre belles et plantureuses jeunes femmes séduites par mon train de vie, je partirai en voyage, dans tous les endroits que j’ai toujours voulu visiter. Europe de l’Est, U.S.A., Amérique du Sud, Asie du Sud-Est, Kenya, Madagascar, Seychelles, Inde, Népal, Tahiti, Hawaï, tous ces coins qui font rêver. Pourvu qu’il y ait de belles maisons avec la climatisation, le haut débit, la hi-fi et la télévision haute définition. J’embaucherai un cuisinier et une femme de ménage. Hors de question que je me préoccupe de ces bêtises juste bonnes pour les prolos. Et probablement que je recruterai une garde du corps, car ce doit être dangereux d’être riche dans certains pays.

 

Quoi ? C’est l’heure de mes cachets ? Quels cachets, madame l’infirmière ? C’est quoi cette chambre matelassée ? Pourquoi je ne suis pas chez moi ? Non, pas la piqûre, pas maintenant s’il vous plaît. J’ai gagné au loto. Comment ça, je n’ai pas le droit d’y jouer ? Je suis sous tutelle ? Qu’est ce que ça veut dire ?

J’ai sommeil. Terriblement sommeil. Peut-être ferais-je un beau rêve. Celui d’avoir une vie normale un jour… en dehors de l’asile.

 

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Riche, riche, riche et con à la fois. de Claude Thivet est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
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