La Planète des Songes
Une biche et son faon

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Une biche vient me rendre visite avec ses deux faons timides. Elle m’a poussé de son museau pour quémander une caresse. Elle semble m’apprécier de plus en plus, mais elle deviendrait presque envahissante. Je me lève dans ma nudité naturelle, les yeux emplis de ce lever de soleil flamboyant où nulle tâche n’altère le ciel. Une nuée d’oiseaux s’éparpille sans hâte quand je fais quelques pas vers ma cuisine pour me préparer un café. C’est probablement une des rares scories qui me restent de l’ancien monde.

Quand je repense au passé, à mon cinquantième anniversaire, à mes prévisions délétères, à mes espoirs déçus, à mes espérances pessimistes, je me dis que je dois rêver, que cela ne peut être, ne peut exister. Certes, des décennies se sont écoulées, et l’humanité a bien failli disparaître.

J’ai cent soixante-huit ans bientôt, et je suis en meilleure forme que je ne l’étais en 2015. Je me dirige vers mon salon, avec ma tasse de poison habituel et addictif. Le liquide brun et chaud répand une douce odeur de liberté et de sensualité. Je pense un instant au travail exténuant et mal payé des paysans du début du 21e siècle. Aujourd’hui argent et travail sont des concepts obsolètes, comme l’esclavage ou la machine à vapeur l’ont été.

Une bulle d’argent traverse le ciel en silence, reliant probablement une cité-montagne à une autre. J’allume l’holovidéo. Une musique tonique remplit l’air autour de moi, tandis que les artistes se trémoussent dans mon salon. Je change de chaîne. Le réseau des nouvelles planétaires supplante le programme musical. Encore un flash-back. L’époque où il était impossible d’écouter les nouvelles sans devenir angoissé, dépressif ou révolté. La manipulation des foules par la peur nous a conduits à la catastrophe. Heureusement, celle-ci a permis une nouvelle naissance, un rebond salutaire vers une société du partage et de l’entraide.

Le programme distille ses informations. Nulle violence, ni sang, ni larmes. Les journalistes de tous les sexes, nus et souriants, présentent des expositions sublimes, des concerts géants, des percées scientifiques majeures. On a enfin résolu le mystère de la matière noire, et cela révolutionnera le voyage spatial. Mais l’humanité a enfin compris que sa place est sur Terre, et que c’est le plus beau cadeau dont elle peut jouir. Elle a enfin décidé d’abandonner cet esprit de conquête et de compétition qui l’a poussé au bord de l’extinction. L’avidité a cédé la place au contentement ; l’égoïsme à l’entraide ; l’indifférence à la compassion. Les robots, ordinateurs, et autres merveilles de technologie ont fini par libérer l’homme au lieu de l’asservir.

Je vais mourir ce soir. C’est ce que j’ai choisi. La régénération cellulaire ne peut plus rien pour moi, et je n’ai pas envie de contempler ma dégénérescence qui devrait s’installer dans quelques jours. J’ai déjà connu çà. Et je n’ai plus envie d’un nouveau cycle. J’ai fait mon temps. Plus que mon temps, même. Je n’ai pas d’enfants. Je n’en voulais pas, avant. Si j’avais su…

Je ne laisserai pas grand-chose à l’humanité, si ce n’est quelques écrits. Mais j’ai la satisfaction d’avoir participé bien avant les autres à cette évolution, d’avoir été, à ma façon, dès mon adolescence, un minuscule colibri éteignant l’incendie goutte à goutte, idée par idée, phrase après phrase. Je connaissais mon impuissance, ma puérilité, ma pusillanimité, mais au fond de mon être subsistaient une parcelle d’espoir, une étincelle d’amour, un atome inexpugnable de vie.

Oh bien sûr, mon action, mon engagement n’ont eu aucun effet. Je ne ferai pas injure à mon humilité légendaire en m’appropriant des responsabilités qui n’existent pas. Je ne pouvais deviner le tour qu’aller prendre l’évolution de l’humanité. Personne ne le pouvait.

Et s’ils n’étaient jamais venus ?

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